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« Extrais des ouvrages du SHOM & photographies aériennes extraites du site Internet
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Jean-Luc Annone
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Φ HISTOIRES & LÉGENDES DE LA MER MYSTÉRIEUSE


" LE COMBAT DE GILLIATT CONTRE LA PIEUVRE "

Qui a faim n'est pas le seul !

Episode 1_
Quand il s'éveilla, il eut faim. La mer s'apaisait. Mais il restait assez d'agitation au large pour que le départ immédiat fût impossible. La journée d'ailleurs était trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin.
Quoique la faim le pressât, Gilliatt commença par se mettre nu, seul moyen de se réchauffer.
Ses vêtements étaient trempés par l'orage, mais l'eau de pluie avait lavé l'eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.
Gilliatt ne garda que son pantalon, qu'il releva jusqu'aux jarrets.
Il étendit ça et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroît, ses jambières et sa peau de mouton.
Puis il pensa à manger.
Gilliatt eut recours à son couteau qu'il avait grand soin d'aiguiser et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quelques poux de roque, de la même espèce à peu près que les clovisses de la Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n'avait plus de biscuit. Quant à l'eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux que désaltéré, il était inondé. Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la recherche de langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer une bonne chasse.
Seulement il ne réfléchissait pas qu'il ne pouvait plus rien faire cuire. S'il eût pris le temps d'aller jusqu'à son magasin, il l'eût trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés, et de sa provision d'étoupe, qui lui tenait lieu d'amadou, il n'y avait pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d'allumer le feu.
Du reste, la soufflante était désorganisée ; l'auvent du foyer de la forge était descellé ; l'orage avait fait le sac du laboratoire. Avec ce qui restait d'outils échappés à l'avarie, Gilliatt, à la rigueur, pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais Gilliatt, pour l'instant, ne songeait pas à son atelier.
Tiré d'un autre côté par l'estomac, il s'était mis, sans plus de réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la gorge de l'écueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C'était de ce côté que la DURANDE, dix semaines auparavant était venue se heurter aux récifs.
Pour la chasse que faisait Gilliatt, l'extérieur du défilé valait mieux que l'intérieur. Les crabe, à la mer basse, ont l'habitude de prendre l'air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes aiment le midi. C'est une chose bizarre que leur sortie de l'eau en pleine lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les étages inférieurs des rochers comme les marches d'un escalier, on est forcé de s'avouer que l'océan a de la vermine.
Ce jour-là pourtant les poings clos et les langoustes se dérobaient. La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes, et ils n'étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il mangeait tout en marchant. Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.
Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne s'enfonça point assez pour que Gilliatt le perdit de vue. Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de l'écueil. Le crabe fuyait.
Subitement, il n'y eut plus rien. Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.
Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête pour voir sous le surplombs.
Il y avait là, en effet, une anfractuosité. Le crabe avait dû s'y réfugier.
C'était mieux qu'une crevasse. C'était une espèce de porche ; La mer entrait sous ce porche, mais n'y était pas profonde. On y voyait le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus de conferves, ce qui indiquaient qu'ils n'étaient jamais à sec. Ils ressemblaient à des dessus de têtes d'enfants avec des cheveux verts.
Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des mains du haut de l'escarpement et sauta dans cette eau. Il en eut presque jusqu'aux épaules.
Il s'engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les proies étaient polies et lisses. Il ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer
Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était hors du couloir. Il y aviat plus d'espace, et par conséquence plus de jour ; ses pupilles d'ailleurs s'étaient dilatées ; il voyait assez clair. Il eut une surprise.
Il venait de rentrer dans cette cave étrange visitée par lui le mois d'auparavant.
Seulement il était rentré par la mer.
Cette arche qu'il avait vue noyée , c'est par là qu'il venait de passer. A de certaines marées basses, elle était praticable.
Ses yeux s'accoutumaient . Il voyait de mieux en mieux. Il était stupéfait. Il retrouvait cet extraordinaire palais de l'ombre, cette voûte,ces piliers, ces sangs ou ces pourpres, cette végétation à pierreries, et, au fond, cette crypte, presque sanctuaire, et cette pierre, presque autel…

Episode 2
Il se rendait peu compte de ces détail, mais il avait dans l'esprit l'ensemble et le revoyait. Il revoyait en face de lui, à une hauteur dans l'escarpement, la crevasse par laquelle il avait pénétré la première fois, et qui, du point où il était maintenant, semblait inaccessible. Il revoyait près de l'arche ogive ces grottes basses et obscures, sortes de caveaux dans la cave, qu'il avait déjà observé de loin. A présent, il en était près. La plus voisine de lui était à sec et plus aisément abordable.
Plus près encore que cet enfoncement, il remarque, au-dessus du niveau de l'eau, à portée de sa main, une fissure horizontale dans le granit. Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant qu'il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres.
Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu'il éprouva en ce moment, c'est l'horreur indescriptible. Quelque chose qui était mince, âpre , plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l'épaule. La pointe fouillait sous son aisselle. Gilliatt se rejeta en arrière, mais pu à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre, il prit son couteau qu'il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc bouta au rocher avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu'à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aigue, sortit de la crevasse du roc. C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à sa chair, se cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.
L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes appliquées à lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.
Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui adhèrent étroitement an corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizare douleur. C'était ce qu'on éprouverait si l'on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.
Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme de Gilliatt. La compression s'ajoutait à l'anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.
Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme des palmes d'épée vers la poignées. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.
Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C'était le centre ; les cinq lanières s'y rattachaient comme des rayons à un moyeu ; on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
Gilliatt reconnut la pieuvre…

- Le Monstre !

Episode 3
Pour croire à la pieuvre, il faut l'avoir vue.
Comparés à la pieuvre, les vielles hydres font sourire.
A de certains moments, on serait tenté de penser, l'insaisissable qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du rêve, il sort des êtres. L'inconnu dispose du prodige, et il s'en sert pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que la Chimère ; Dieu a fait la Pieuvre.
Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable.
Le pourquoi de cette volonté est l'effroi du penseur religieux. Tous les idéals étant admis, si l'épouvante est un but, la pieuvre est un chef-d'œuvre.
La baleine o l'énormité, la pieuvre est petite ; l'hippopotame a une cuirasse, la pieuvre est nue ; la jararaca a un sifflement, la pieuvre est muette ; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n'a pas de corne ; le scorpion a un dard, la pieuvre n'a pas de dard ; le buthus a des pinces, la pieuvre n'a pas de pinces ; l'alouate a une queue prenante, la pieuvre, la pieuvre n'a pas de queue ; le requin a des nageoires tranchantes, la pieuvre l'a pas de nageoires ; le vespertilio-vempire a des ailes onglées, la pieuvre n'a pas d'ailes ; le hérisson a des épines, la pieuvre n'a pas d'épines ; l'espadon a un glaive, la pieuvre n'a pas de glaive ; la torpille a une foudre, la pieuvre n'a pas d'effluve ; le crapaud a un virus, la pieuvre n'a pas de virus ; la vipère a un venin, la pieuvre n'a apas de venin ; le lion a des griffes, la pieuvre n'a pas de griffes ; le gypaète a un bec, la pieuvre n'a pas de bec ; le crocodile a une gueule, la pieuvre n'a pas de dents.
La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons onglés, pas d'épines, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.
Qu'est-ce donc que la pieuvre ? C'est la ventouse.
Dans les écueils de la pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.
Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large.
Une forme grisâtre oscille dans l'eau, c'est gros comme le bras, et long d'une demi aune environ ; c'est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huits rayons s'écartent brusquement autour d'une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c'est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Epanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.
L'hydre harponne l'homme.
Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête fate de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. C'est épouvantable, c'est mou. Ses nœuds garrottent ; son contact paralyse.
Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C'est de la maladie arrangée en monstruosité. Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment ? Par le vide. Les huit antennes, larges à l'origine, vont s'effilant et s'achèvent en aiguilles. Sous chacune d'elles s'allongent parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses par la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq ; il y a cinquante pustules par antennes, et toute la bête en a quatre cents. Ces pustules sont des ventouses.
Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d'une pièce de cinq francs à la grosseur d'une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de l'animal et y rentrent. Ils peuvent s'enfoncer dans la proie de plus d'un pouce.
Cet appareil de succions a toute la délicatesse d'un clavier. Il se dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l'animal. Les sensibilités les plus exquises n'égalent pas la contractilité de ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive.
Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la =science appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. Les matelots anglais l'appellent Devil-fish, le poisson-diable. Ils l'appellent aussi blood-sucker, suceur de sang. Dans les îles de la manche on le nomme la pieuvre.

Episode 4
Il est très rare à Guernesey, très petit à Jersey, très gros et assez fréquent à Serk.
Une estampe de l'édition de Buffon par Sonnini représente un poulpe étreignant une frégate. Denis Montfort pense qu'en effet le poulpe des hautes latitudes est de force à couler un navire. Bory Saint-Vincent le nie, mais constate que dans nos régions il attaque l'homme. Allez à Serk, on vous montrera près de Brecq-Hou le creux de rocher où une pieuvre, il y a quelques années, a saisi, retenu, et noyé un pêcheur de homards. Péron et Lamarck se trompent quand ils doutent que le poulpe, n'ayant pas de nageoires, puisse nager. Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux à Serk, dans la cave dite les Boutiques, une pieuvre poursuivre à la nage un baigneur. Tué, on la mesura, elle avait quatre pieds anglais d'envergure, et l'on put compter les quatre cents suçoirs. La bête agonisante les poussait hors d'elle convulsivement.
Selon Denis Montfort, un de ces observateurs que l'intuition à haute dose fait descendre ou monter jusqu'au magisme, le poulpe a presque passions d'homme ; le poulpe hait. En effet, dans l'absolu, être hideux, c'est haïr.
Le difforme se débat sous une nécessité d'élimination qui le rend hostile.
La pieuvre nageant reste, pour ainsi dire, dans le fourreau. Elle nage, tous ses plis serrés. Qu'on se représente une manche cousue avec un poing dedans. Ce poing, qui est le tête, pousse le liquide et avance d'un vague mouvement ondulatoire. Ses deux yeux, quoique gros, sont peu distincts étant de couleur de l'eau.
La pieuvre en chasse ou au guet, se dérobe ; elle se rapetisse, elle se condense ; elle se réduit à la plus simple expression. Elles se confond avec la pénombre. Elle a l'air d'un pli de la vague. Elle ressemble à tout, excepté à quelque chose de vivant. La pieuvre est hypocrite. On n'y fait pas attention ; brusquement, elle s'ouvre.
Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable ! De la glu pétrie de haine.
C'est dans le plus bel azur de l'eau limpide que surgit cette hideuse étoile vorace de la mer. Elle n'a pas d'approche, ce qui est terrible. Presque toujours, quand on la voit, on est pris. La nuit pourtant, et particulièrement dans la maison de rut, elle est phosphorescente. Cette épouvante a ses amours. Elle attend l'hymen. Elle se fait belle, elle s'allume, elle s'illumine, et du haut de quelque rocher on peut l'apercevoir au-dessous de soi dans les profondes ténèbres épanouie en une irradiation blême, soleil spectre…

Episode 5
La pieuvre nage ; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne l'empêche pas d'être un peu reptile. Elle rampe sur le fond de mer . En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la chenille arpenteuse.
Elle n'a pas d'os, elle n'a pas de sang, elle n'a pas de chair. Elle est flasque. Il n'y a rien dedans. C'est une peau. On peut retourner ses huit tentacules du dedans au-dehors comme des doigts de gants.
Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement. Cet hiatus unique, est-ce l'anus ? est-ce la bouche ? C'est les deux. La même ouverture fait les deux fonctions. L'entrée est l'issue. Toute la bête est froide.
Le carnasse de la Méditerranée est repoussant. C'est un contact odieux que cette gélatine animée qui enveloppe le nageur, où les mains s'enfoncent, où les ongles labourent, qu'on déchire sans tuer, et qu'on arrache sans l'ôter, espèce d'être coulant et tenace qui vous passe entre les doigts ; mais aucune stupeur n'égale la subite apparition de la pieuvre, Méduse servie par huit serpents.
Pas de saisissement pareil à l'étreinte de ce céphalopode. C'est la machine pneumatique qui vous attaque. Vous avez affaire au vide ayant des pattes. Ni coups d'ongles, ni coups de dents ; une scarification indicible. Une morsure est redoutable ; moins qu'une succion. La griffe n'est rien près de la ventouse. La griffe, c'est la bête qui entre dans votre chair ; la ventouse, c'est vous-même qui entrez dans la bête. Vos muscles s'enflent, vos fibres se tordent, votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à vous par mille bouches infâmes ; l'hydre s'incorpore à l'homme ; l'homme s'amalgame à l'hydre. Vous ne faites qu'un. Ce rêve est sur vous. Le tigre ne peut que vous dévorer ; le poulpe, horreur ! vous aspire. Il vous tire à lui et en lui, et lié, englué, impuissant, vous vous sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre. Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l'inexprimable, être bu vivant…

Episode 6
Ces étranges animaux, la science les rejette d'abord, selon son habitude d'excessive prudence même vis-à-vis des faits, puis elle se décide à les étudier ; elle les dissèque, elle les classe, elle les catalogue, elle leur met une étiquette ; elle s'en procure des exemplaires ; elle les expose sous verre dans les musées ; ils entrent dans la nomenclature ; elle les qualifie mollusques, invertébrés, rayonné ; elle constate leur voisinages : un peu au-delà des calmars, un peu en deçà les sépias ; elle trouve à ces hydres de l'eau salée un analogue dans l'eau douce, l'argyronète ; elle les divise en grande, moyenne et petite espèce ; elle admet plus aisément la petite espèce que la grande, ce qui est d'ailleurs, dans toutes les régions, la tendance de la science, laquelle est plus volontiers microscopique que télescopique ; elle regarde leur construction et les appelle céphalopodes, elle compte leur antennes et les appelle octopodes. Cela fait, elle les laisse là. Où la science les lâche, la philosophie les reprends. La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le scalpel a travaillé, elle plonge l'hypothèse. Elle cherche la cause finale. Profond tourment du penseur. Ces créatures l'inquiètent presque sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les trouble-fêtes du contemplateur. Il les constate éperdu. Elles sont les formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création contre elle-même ? A qui s'en prendre ?
Le possible est une matrice formidable.
Le mystère se concrète en monstres. Des morceaux d'ombre sortent de ce bloc, l'immanence, se déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues, prennent vie, se composent en ne sait quelle forme avec l'obscurité et on ne sait quelle âme avec le miasme, et s'en vont, larves, à travers vitalité. C'est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. A quoi bon ? a quoi cela sert-il ? Rechute de la question éternelle.
Ces animaux sont fantômes autant que monstres . Ils sont prouvés et improbables. Etre est leur fait, ne pas être serait leur droit. Ils sont les amphibies de la mort . Leur invraisemblance complique leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît. Leur fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance. L'optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant eux. Ils sont l'extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce commencement d'êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par le soupirail de la nuit.
Ces prolongements de monstres, dans l'invisible d'abord, dans le possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être par l'extase sévère et par l'œil fixe des mages et des philosophes. De là la conjecture d'un enfer. Le démon est le tigre de l'invisible. La bête fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires, l'un qui s'appelle Jean, l'autre qui s'appelle Dante.
Si en effet les cercles de l'ombre continuent indéfiniment , si après un anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolut à douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve Satan à l'autre.
Il est certain que le méchant à un bout prouve à l'autre bout la méchanceté.
Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.
Sphinx terrible proposant l'énigme terrible. L'énigme du mal.
C'est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands esprits vers la croyance au Dieu double, vers le redoutable bi-fronts des manichéens.
Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre au palais de l'empereur de Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui mange le serpent qui mange l'aigle qui mange l'hirondelle qui mange la chenille.
Toute nature que nous avons sous les yeux mange et est mangée. Les proies s'entre mordent.
Cependant des savants qui sont aussi philosophes et par conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver l'explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève, ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à Buffon, comme Geoffroy Saint-Hilaire l'a été à Cuvier. L'explication serait ceci : la mort partout exige l'ensevelissement partout. Les voraces sont des ensevelisseurs.
Tous les êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c'est nourriture. Nettoyage effrayant du globe ; L'homme, carnassier, est, lui aussi, en enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante. Nous sommes sépulcres. Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l'ordre produit des monstres. Vous dites : à quoi bon ? Le voila. Est-ce l'explication ? Est-ce la réponse à la question ? Mais alors pourquoi pas un autre ordre ? La question renaît. Vivons, soit.
Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins ténébreux.
Suivons la conscience qui nous y mène.
Car, ne l'oublions jamais, le mieux n'est trouvé que par le meilleur…

AUTRE FORME DU COMBAT DANS LE GOUFFRE :

Episode 7
Tel était l'être auquel, depuis quelques instants, Gilliatt appartenait.
Ce monstre était l'habitant de cette grotte. Il était l'effrayant génie du lieu. Sorte de sombre démon de l'eau.
Toutes ces magnificences avaient pour centre l'horreur. Le mois d'auparavant, le jour où pour la première fois Gilliatt avait pénétré dans la grotte, la noirceur ayant un contour entrevu par lui dans les plissements de l'eau secrète, c'était cette pieuvre.
Elle était là chez elle.
Quand Gilliatt, entrant pour la seconde fois dans cette cave à la poursuite du crabe, avait aperçu la crevasse où il avait pensé que le crabe se réfugiait , la pieuvre était dans ce trou, au guet.
Se figure-t-on cette attente ?
Pas un oiseau n'oserait couver, pas un œuf n'oserait éclore, pas une fleur n'oserait s'ouvrir, pas un sein n'oserait allaiter, pas un cœur n'oserait aimer, pas un esprit n'oserait s'envoler, si l'on songeait aux sinistres patiences embusquées dans l'abîme.
Gilliatt avait enfoncé son bras dans le trou ; la pieuvre l'avait happé.
Elle le tenait.
Il était la mouche de cette araignée.
Gilliatt était dans l'eau jusqu'à la ceinture, les pieds crispés sur la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et assujetti par les enroulements plats des courroies de la pieuvre, et le torse disparaissant presque sous les replis et les croisements de ce bandage horrible.
Des huit bras de la pieuvre, trois adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponnée d'un côté du granit, de l'autre à l'homme, elle enchaînait Gilliatt au rocher. Gilliatt avait sur lui, deux cent cinquante suçoirs. Complication d'angoisse et de dégoût. Etre serré dans un poing démesuré dont les doigts élastiques, longs de près d'un mètre, sont intérieurement pleins de pustules vivantes qui vous fouillent la chair.
Nous l'avons dit, on ne s'arrache pas à la pieuvre. Si on l'essaye, on est plus sûrement lié. Elle ne fait que se resserrer d'avantage. Son effort croît en raison du vôtre. Plus de secousses produit plus de constriction.
Gilliatt n'avait qu'une ressource, son couteau.
Il n'avait de libre que la main gauche ; mais on sait qu'il en usait puissamment. On aurait pu dire de lui qu'il avait deux mains droites.
Son couteau ouvert était dans cette main.
On ne coupe pas les antennes de la pieuvre ; c'est un cuir impossible à trancher, il glisse sous la lame ; d'ailleurs la superposition est telle qu'une entaille à ces lanières entamerait votre chair.
Le poulpe est formidable ; pourtant il y a une manière de s'en servir. Les pêcheurs de Serk la connaissent ; qui les a vu exécuter en mer de certains mouvements brusques, le sait. Les marsouins la connaissent aussi ; ils ont une façon de mordre la sèche qui lui coupe la tête. De là tous ces calmars, toutes ces sèches et tous ces poulpes sans tête qu'on rencontre au large.
Le poulpe, en effet, n'est vulnérable qu'à la tête.

Episode 8
Il n'avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup, il se retrouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.
Pour la pieuvre comme pour le taureau, il y a un moment qu'il faut saisir ; c'est l'instant où le taureau baisse le cou, c'est l'instant où la pieuvre avance la tête ; instant rapide. Qui manque ce joint est perdu.
Tout ce que nous venons de dire n'avait duré que quelques minutes. Gilliatt pourtant sentait croître la succion des deux cent cinquante ventouses.
La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d'abord sa proie. Elle saisit, puis attend le plus qu'elle peut.
Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient. Il regardait la pieuvre, qui le regardait.
Tout à coup, la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche. En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa bouche anus s'appliquait sur Gilliatt. Gilliatt saigné au flanc, et les deux bras garrottés, était mort. Mais Gilliatt veillait,Guetté, il guettait. Il évita l'antenne, et, au moment ou la bête allait mordre sa poitrine, son poing armé s'abattit sur la bête. Il y eu deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle de Gilliatt.
Ce fut comme la lute de deux éclairs.
Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d'un mouvement giratoire pareil à la torsion d'un coup de fouet, faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on arrache une dent.
Ce fut fini.
Toute la tête tomba.
Cela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite, le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le rocher et l'homme. Ce haillon coula au fond de l'eau.
Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets deux tas gélatineux informes, la tête d'un côté, le reste de l'autre. Nous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.
Gilliatt toute fois, craignant quelque reprise convulsive de l'agonie, recula hors de portée des tentacules.
Mais la tête était bien morte.
Gilliatt referma son couteau.

Textes de Victor Hugo " Les travailleurs de la mer "






VIE EN MER
Sans nature, pas de futur ! Respecter la nature, c'est préserver l'avenir de l'homme

MISSION DE LA MER La Mission de la mer - pour les gens de mer La Mission de la Mer est la branche française de l’Apostolatus Maris, composante de l’Eglise catholique. Vivant l’Espérance et la Solidarité Chrétienne, elle accueille aujourd’hui celles et ceux qui cherchent des raisons de croire et d’espérer.
Apprenez à respirer,
soyez zen :