Quand le saint homme et les trois
frères furent montés dans la nef, on déploya la voile. Le
vent l'emplit et les emporta si rapidement qu'ils ne virent bientôt plus
que le ciel et la mer. Pendant trente jours il souffla, et ils n'avaient nul
besoin de ramer, mais ils manoeuvraient seulement les cordages pour tenir la
voile toujours gonflée. Au trentième jour, le vent tomba. Ils
se remirent aux rames et nagèrent tant qu'ils pleuraient de fatigue sur
les bancs. Saint Brandan, voyant cela, les réconforta, disant :
" Beaux frères, n'ayez pas peur, car Dieu est notre nautonier et
notre pilote. Confions-nous à lui. Rentrez les avirons et le gouvernail.
Laissez seulement la voile étendue, et que Dieu fasse ce qu'il voudra
de ses serviteurs et de leur bateau . "
Alors ils se laissèrent porter sur les vagues
monstrueuses, regardant de tous côtés l'horizon où n'apparaissait
point d'île, mais seulement la procession des nuages qui défilaient
sans fin. Parfois, à la vêprée, le vent soufflait. Ils ne
savaient d'où il venait, ni vers quelles régions il entraînerait
leur bateau. Au bout de trois mois, une terre apparut.
Quand ils en furent proches, ils virent que la côte était droite
comme un mur, mais que divers ruisseaux s'écoulaient çà
et là par des fissures. Et comme ils étaient durement travaillés
par la soif, quelques-uns prirent des vases pour recueillir ce qu'ils pourraient
puiser d'eau douce, aux endroits où elle se mêlait aux vagues.
Saint Brandan les empêcha, disant : " C'est rapine que vous voulez
faire, mes frères. Soyez sûrs que cela ne plairait point à
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui ne nous montre présentement aucun
port pour accéder en ce lieu. Mais c'est pour nous éprouver :
dans trois jours, il nous donnera de quoi refaire nos corps fatigués."
Pendant trois jours, ils naviguèrent ainsi autour de l'île, sans
rien voir que la muraille abrupte et l'écume blanche qui sautait en bas.
Mais le troisième jour, à l'heure de none, ils découvrirent
un port étroit. Saint Brandan bénit l'entrée et ils s'y
engagèrent.
Le Bras de mer s'enfonçait très avant dans les rochers escarpés.
Au fond, ils trouvèrent une eau claire qui descendait des hauteurs de
l'île; des herbes et des racines poussaient à l'entour et diverses
sortes de poissons se jouaient dans cette eau.
"Voyez, mes frères, dit saint Brandan, comme Dieu donne le confort
après le labeur. Buvez maintenant, mais prenez garde de ne pas user de
cette eau outre mesure, car elle travaillerait vos corps grièvement."
Or les frères observèrent inégalement le commandement de
l'homme de Dieu. Les uns burent une pleine coupe, les autres deux, les autres
trois. Et ceux qui avaient bu trois coupes dormirent pendant trois jours et
trois nuits. Ceux qui en avaient bu deux, pendant deux jours et deux nuits.
Ceux ui en avaient bu un, pendant un jour et une nuit. Saint Brandan, agenouillé
sur le sable, priait Dieu sans arrêt pour ses frères qui avaient
péché par gloutonnerie et non par malice.
Quand tous furent réveillés, il leur dit :
" Mes chers fils, fuyons d'ici, afin que pis ne nous advienne. Dieu vous
avait donné pâture, mais vous en avez fait abus. Donc prenez ce
qui est nécessaire, et quittons cette île. "
Ils prirent des poissons, des racines, de l'eau et se remirent hâtivement
en mer. Désormais ils obéirent en tout temps, en tout lieu au
saint homme. Et de ce jour, pour accroître leur soumission, Dieu permit
qu'une grande lumière rayonnât autour de saint Brandan quand il
dormait.
Épisode 2
Un jour apparut un serpent monstrueux qui
se dirigea droit vers eux. Il braillait plus fort que quinze taureaux, et le
dedans de sa gueule était embrasé comme la bûche dans la
fournaise. Il fendait rapidement l'eau, comme s'il voulait les dévorer.
Quand les frères l'eurent vu, ils crièrent vers Notre-Seigneur
:
" Seigneur, délivre-nous de ce serpent, qu'il ne nous dévore
! "
Et Ils crièrent vers le saint Père :
" Père, secours-nous! Père, secours-nous! "
Saint Brandan pria le Seigneur, disant :
" Seigneur, protège tes serviteurs, que cette bête ne les
dévore! "
Et, réconfortant ses frères, il leur dit :
" Ne vous épouvantez pas, hommes de peu de foi. Dieu, qui est notre
garant, nous défendra contre la gueule de cette bête et contre
tous autres périls. "
Comme elle approchait, des vagues merveilleusement hautes allaient en avant
d'elle et soulevaient leur bateau. L'homme de Dieu se mit devant ses frères
agenouillés, tendit ses mains vers le ciel et dit :
" Seigneur, délivre tes serviteurs ainsi que tu délivras
David des mains de Goliath le géant, et Jonas du ventre de la grande
baleine! "
Quand il eut fini cette oraison, voila qu'un serpent énorme surgit de
la mer tout contre le bateau, et se dirigea droit à la rencontre de l'autre
en jetant de feu hors de sa gueule. Et tous deux, dressant leurs têtes
jusqu'aux nues, s'attaquèrent avec rage. Des flammes jaillissaient de leurs
narines, ils s'enroulaient l'un à l'autre, ils se déchiraient
à pleines dents. Le sang et le feu volaient autour d'eux; La mer était
en grand tumulte, les vagues devenaient rouges. Et le vénérable
vieillard disait à ses compagnons :
" Voyez, mes fils, ce grand miracle de notre Sauveur. Voyez l'obéissance
de cette créature aux ordres de son créateur : comme elle est
venue, comme elle combat, comme elle mord cruellement l'autre. Attendez sans
crainte la fin de la bataille. Elle sera pour la plus grande gloire de Dieu."
Et déjà le misérable monstre qui avait poursuivi les serviteurs
de Jésus-Christ était tué et dépecé en trois
parties. Et l'autre, après sa victoire, plongea et retourna en son lieu.
Le jour d'après, une île apparu au loin. Ils s'en approchèrent
et virent sur le rivage la partie postérieure du serpent que la mer avait
rejetée.
Et saint Brandan dit :
" Voila la bête qui voulait vous dévorer. Vous la dévorerez
vous-mêmes, et vous vous rassasierez de sa chair. Mais il est bon de chercher
d'abord un endroit favorable pour tirer notre bateau à sec, car je vois
qu'un orage va s'élever en mer. "
Quand ils l'eurent fait, ils dressèrent leur tente à l'abri du
vent, entre de grands rochers. Et quand ils y eurent mis toutes choses utiles,
saint Brandan leur dit :
" Allez vers le serpent, prenez sur lui de quoi vous suffire pendant trois
mois, et mettez diligemment toute cette chair dans le sel. Car, la nuit prochaine,
les bêtes de la terre et de l'eau dévoreront toute sa charogne.
"
Et les frères prirent et emportèrent des chairs ce dont besoin
leur était. Le lendemain, ils retournèrent en ce lieu. Il ne restait
plus que les ossements de la grande bête pareils à la carcasse
d'une barque. Alors ils revinrent à l'homme de Dieu : " Sire abbé,
il en est advenu comme tu l'avais prédit. Mais si nous devons rester
ici trois mois, comment pourrons-nous vivre sans eau ? "
Il leur répondit :
" Est-ce donc plus difficile à Dieu de vous procurer à boire
qu'à manger ? Allez de ce côté de l'île. Vous trouverez
au milieu de la lande une claire fontaine. "
Et ils trouvèrent tout comme il le leur avait enseigné. Saint
Brandan resta là trois mois, parce que l'orage grondait sans arrêt
sur la mer, qu'un vent très fort soufflait, avec des giboulées
de grêle et de pluie. Ses frères se régalaient avec la chair
de la grande bête. Mais le saint homme ne se nourrissait que d'herbes
et de racines, car depuis qu'il avait été ordonné prêtre,
il ne goûta jamais chose où il y avait eu esprit de vie. Or un
matin il leur dit :
Mes beaux fils, remplissez d'eau douce les buires et les vaisseaux. Car Notre-Seigneur
va nous donner aujourd'hui un temps clair, et la tempête va s'apaiser
dans le ciel et sur les flots. "
Épisode 3
Etrange était l'île où le vent les mena. Ils n'y trouvèrent
ni port ni rocher ni sable ni herbe, seulement un sol tout nu sur lequel il
fallut hisser le bateau avec des cordes. Et cette île était petite
et ronde.
Alors ils s'écartèrent de différents côtés,
s'agenouillèrent et se mirent à prier. Seul l'homme de Dieu demeura
dans le bateau. Car il savait ce qu'était cette île ; mais il ne
voulait pas le révéler à ses frères, de crainte
qu'ils ne fussent épouvantés. Quand le matin se leva, il les rassembla
autour du bateau, et il les prêcha comme dans une église :
" O mes fils, le Roi Céleste, le Roi de la Gloire est aujourd'hui
ressuscité d'entre les morts. C'est pourquoi il convient de ne plus pleurer,
mais de magnifier le Seigneur. Louons-le, et chantons Alléluia aux quatre
points du ciel. "
Ainsi firent-ils. Quatre se tournèrent vers le septentrion, quatre vers
le midi, quatre vers l'orient, quatre vers l'occident. Le saint père
demeura au milieu, dans le bateau. Et chacun célébra la messe,
plein de jubilation. Quand ils eurent fini, les frères prirent le bois
qu'ils avaient apporté, allumèrent le feu et placèrent
au-dessus un chaudron plein de viande. Quand la viande fut bouilli, ils s'assirent
et mangèrent. Et comme ils finissaient, voila que l'île ondule
sous eux à la façon d'une eau et commence à se mouvoir.
Tous s'écrient hautement et implorent le saint homme : " Ah ! seigneur
abbé, aide-nous ! "
Il répond :
" Ne vous effrayez pas. Invoquez le Seigneur Dieu et venez à moi. "
Et il les tire par les mains à l'intérieur du navire, l'un après
l'autre, à grand effort, car leur vêtements étaient déjà
mouillés. Et l'île continuait à fuir, si bien qu'ils purent
suivre la flamme ardente et claire de leur foyer pendant plus de deux lieues,
après quoi, elle s'abîma.
Alors saint Brandan leur dit :
" Beaux fils, n'admirez-vous point ce qu'a fait cette île ? "
Ils répondirent :
" Père, nous admirons grandement, mais nous avons peur. "
Et le saint homme leur déclara :
" Ce n'est pas sur une île que vous avez célébré
la Pâque, mais sur une bête, la première et la plus grande
de celles qui vivent dans la mer. Ainsi l'a voulu Notre-Seigneur pour accroître
notre foi ; car plus nous verrons de merveilles, mieux nous croirons en lui.
Et vous saurez que cette grande bête a nom JASCONIUS. Depuis l'origine
des temps, elle s'efforce de mettre sa queue dans la bouche, mais elle n'y parvient
point : par quoi elle nous figure l'éternité. " ...
Épisode 4
Un jour, ils aperçurent au-dessus des vagues un tertre d'une dimension
prodigieuse, semblable en tout à un tombeau. L'île qui le portait
était toute petite et rase sur la mer. Ils en firent le tour en ramant.
Les uns disaient qu'aucun être ne reposait là, parce qu'il n'y
eut et n'y aura jamais d'homme de cette taille. Les autres répondaient
que rien n'est impossible à Dieu. Finalement tous se tournèrent
vers le père et lui dirent :
" Bon père, nous voulons te demander une grâce. Ceux-ci disent
que cette terre ne recèle aucune créature humaine. Ceux-là
disent qu'un géant y repose. Commande qu'elle s'entrouvre et que le mort,
s'il y en a un, ressuscite, afin que nous soyons tirés d'incertitude.
"
En les entendants ainsi parler, le bienheureux Brandan fut saisi d'effroi, car
il se jugeait indigne d'entreprendre un si grand miracle. Tout en larme, il
se prosterna devant le Seigneur et demeura longtemps en oraison. Dieu sans doute
lui inspira d'avoir confiance ; car il se releva, et dit ses mains vers le ciel
et dit à haute voix :
" Seigneur Jésus-Christ, s'il est vrai que tu as ressuscité
Lazare ; s'il est vrai que tu as dit : " Quiconque aura de foi gros comme
un grain de moutarde peut dire à la montagne : Va-t-en là-bas,
et aussitôt la montagne ira ", fais que cette terre se fende. Et
si un corps y repose, vivifie-le par ta grâce. Afin que, lorsqu'il se
dressera devant nous, vivant et ressuscité, ton nom soit glorifié
avec celui du Père et du Saint-Esprit. "
Voila que la terre se fend par le milieu avec le bruit d'un mur qui s'écroule,
et un géant prodigieux se dresse. Il est si formidable d'aspect que les
frères se jettent à genoux autour du père et cachent leurs
visages dans sa robe. Seul saint Brandan ne tremble pas et dit :
" O toi dont la tête touche aux nuages, qui es-tu ?
- Je suis Milduus, et je naquis chez les païens de Calédonie il
y a dix siècles. Il y en a neuf que j'expie en enfer ma vie méchante
et sans baptême. O toi qui m'as tiré des flammes où je brûlais,
qui es-tu ?
- Ami, je suis un serviteur de Dieu. Mes frères et moi, nous errons sur
ces mers inconnues, à la recherche d'une île qui surpasse toutes
les îles par l'excellence et la splendeur de sa nature.
- Je me souviens, dis le géant, d'avoir jadis entrevu, au-delà
des Forges Ardentes, une île qui brillait comme une perle. Mais, quand
je voulus m'approcher d'elle, le brouillard de la mer me la déroba. Si
tu veux te fier à moi, je puis essayer de t'y conduire.
- Mon frère, dit saint Brandan avec mansuétude, nous remettons
nos vies entre tes mains. "
Alors le géant entre dans l'eau, qui lui vient à peine à
la ceinture. Il saisit d'une main le câble de l'ancre et commence à
remorquer le petit navire. Mais aussitôt le vent se lève, le ciel
noircit, la mer devient bruyante et houleuse. Saint Brandan comprit que la volonté
de Dieu n'était point que Milduus las conduisit vers son paradis. Il
dit au géant :
" O mon Frère, il est vain de t'efforcer contre cette mer qui se
soulève. Retournons à l'île de ta sépulture. La volonté
de Dieu est contre nous, et si grande que soit ta force, tu ne peux rien contre
elle, non plus que le fétu contre le vent. "
Donc Milduus les ramenas vers l'île de sa sépulture. Et quand ils
y firent revenus, il dit en pleurant :
" O toi que tes compagnons nomment leur père, que vais-je devenir,
puisque je ne puis aller avec vous ?
- Ami, dit saint Brandan, je vais te baptiser. Le baptême mettra ton âme
à l'abri du feu qui la dévorait. Et tu te rendormiras ensuite
dans la paix du Seigneur. "
Il récita le Credo. Milduus le répéta, s'agenouilla sur
le fond de la mer et mit sa tête sous l'eau qui lave le péché.
Et il se recoucha dans sa tombe, plein de joie. Alors, le tertre se referma
de lui-même et reprit l'aspect qu'il avait depuis les anciens jours.
Épisode 5
Un jour un point noir s'éleva au-dessus de l'horizon ; et ce point
noir grossit et devient un nuage ; et ce nuage devient un grand oiseau qui
étend l'ombre sous lui. Il n'est moine qui ne le reconnaisse, et qui
ne s'écrie :
" Un griffon ! Misere nobis Domine ! "
Sachez que cet oiseau est ainsi appelé à cause de la grande
force de ses griffes, et qu'il est très cruel. Souvent il advient qu'il
saisit les navires dans la mer et qu'il les emporte. Et celui-là était
le plus fort de sa race. Déja le vent de ses ailes, emplissant la
voile, couchait le bateau sur l'eau ; tous les frères, épouvantés,
s'étaient caché la tête sous leur capuche et se pressaient
à genoux aux pieds de saint Brandan ; saint Brandan priait Dieu de
toute ses forces, sachant qu'il n'abandonnerait pas ses serviteurs.
Comme le griffon étendait ses ongles pour les saisir, voici qu'un dragon
surgit des flots. Il ouvre ses ailes et tend le cou, il s'élève
vers le griffon. Tous deux ses heurtent avec furie dans les nues. Le feu qu'ils
crachent fait de grands éclairs autour d'eux. Les plumes volent , le
sang pleut sur les vagues. Le dragon n'est que morsure et flammes ; il crève
les yeux du griffon, il le mord cruellement à la gorge et le tue. Et
la charogne en tombe à la mer avec un grands fracas.
Sept fois le dragon vainqueur tourne dans le ciel. Puis il reploie ses ailes,
ploge et ne reparait plus.
Et saint Brandan prêcha ses frères, disant :
" Ayez confiance en toute occasion. Dieu est notre garant. Aucune bête
vivante ne peut nous nuire. "
Épisode 6
Un jour, ils s'aperçurent que la mer prenait peu à peu la transparence
du cristal. En sa penchant, ils pouvaient voir les choses qui étaient
sous eux. Et ils virent en effet une diversité incroyable de bêtes
qui glissaient en tous sens ou gisaient au repos dans les profondeurs comme
bêtes au pâturage. Même il leur semblait, tant l'eau était
diaphane, qu'ils pourraient les toucher facilement de la main ou de l'aviron.
Mais ils n'avaient garde d'essayer, car beaucoup de ces bêtes étaient
grosses et vigoureuses.
Or le vénérable homme de Dieu ne daignait rien voir. Debout
au pied du mât, il célébrait la fête de saint Pierre
l'apôtre. Et comme il chantait l'office très haut, à voix
très claire, les frères lui dirent :
" Beau cher père, chante plus bas, ou tu vas nous faire mourir.
Il y a sous nous des poissons grands et cruels. Jamais nous n'avons vu bêtes
aussi monstrueuses. Si le son de ta voix les irrite, ils nous attaqueront.
"
Saint Brandan sourit et dit :
" Je m'émerveille de votre sottise. Des bêtes plus grandes
encore ont voulu nous dévorer : n'ont-elles pas été elles-mêmes
dévorées sous vos yeux ? N'avez-vous pas allumé du feu
et fait cuire votre viande sur le dos de Jasconius, qui est le père
de tous les poissons ? Que craignez-vous donc de ceux-ci ? Dieu est votre
garant et vous avez peur ! Avouez votre faute et demandez-lui pardon. "
Et il se mit à chanter le plus fort qu'il put. Les frères, pleins
de terreur, regardaient vers les bêtes.
Quand elles eurent entendu la voix de l'homme de Dieu, elle s'élevèrent
du fond et se mirent à nager autour du bateau. Bientôt il y en
eut tant que l'eau disparut et que le bateau s'arrêta, pressé
de toutes parts entre les poissons innombrables. Alors ceux-ci se rangèrent
en bel ordre : chacun appuya sa tête sur le dos de celui qui était
devant lui et la tint un peu hors de l'eau ; et les plus petits étaient
devant, les plus gros derrière, en sorte que tous voyaient distinctement
l'homme de Dieu.
Ils restèrent ainsi, attentifs et silencieux, jusqu'à ce qu'il
eût fini sa messe et qu'il leur eût donné sa bénédiction.
Après cela, ils se dispersèrent par les différentes voies
de la mer et disparurent en nageant. Bien qu'ils eussent bon vent et qu'ils
tinssent leur voile étendue, les serviteurs de Dieu mirent un mois
à franchir la mer transparente.
Episode 7
A celle-là succéda une mer dormante et morte, sur laquelle régnait
le froid. Ils s'épuisaient à ramer, tant pour faire avancer le bateau
que pour se réchauffer : car, dès qu'ils s'arrêtaient, le
sang gelait dans leur veines. Cette eau était lourde sur l'aviron comme
celle d'un étang presque glacé ; ils pleuraient de fatigue, et leurs
larmes gelaient aussitôt sur leur joues.
Une nuit une grande forme blanche apparut au loin, éclatante sous la lune.
Elle se dressait sur la mer comme une église au-dessus des champs ; et
c'en était véritablement une. Elle leur semblait toute proche. Cependant,
ils mirent trois jours à l'atteindre. Quand ils furent près d'elle,
ils cessèrent d'apercevoir son sommet, à cause de sa trop grande
hauteur, car elle était aussi haute que les nuages. Elle était faite
toute entière d'un cristal très pur, si transparent qu'ils distinguaient
l'autel au travers. Aucune terre ne la portait : ses fondements s'enfonçaient
directement dans les profondeurs.
Ils en firent d'abord le tour en ramant. Saint Brandan mesura un des côtés.
Il trouva qu'il avait dix-huit cents coudées.
Puis ils entrèrent par le porche dans la nef. La lumière, que n'arrêtait
aucune muraille, y était aussi vive qu'en plein air. Ils virent sur l'autel
un calice d'or et une patène d'or qui étincelaient au soleil.
" Mes frères, dit saint Brandan, ramons diligemment vers cette sainte
table. Je veux célébrer la messe, afin de remercier Dieu de nous
avoir montré cette uvre de ses mains, la plus belle de celles qu'il
nous a révélées jusqu'ici. "
Ainsi fit-il. Et jamais prêtre ne mit sur ses épaules chasuble aussi
resplendissante : car en en officiant il parut, par un effet de grâce divine,
vêtu tout entier d'arc-en-ciel.
Quand il eut fini une voix puissante et claire résonna au-dessus d'eux;
mais les frères ne savaient quel langage c'était là, ni qui
parlait. Saint Brandan écoutait. Il prit ensuite le calice et la patène,
et les emporta, disant :
" Notre seigneur nous fait ces deux dons, afin que nous puissions plus tard
convaincre les incrédules. "
Ils restèrent tout le jour à regarder l'église merveilleuse,
sans pouvoir en rassasier leurs yeux. Puis, à la vêprée, un
bon vent commença à venir derrière eux, qui les en éloigna.
Ils étaient emportés sans avoir besoin de ramer, abandonnant à
Dieu la voile et le gouvernail. Pendant un mois ils voguèrent ainsi droit
vers le septentrion.
Episode 8
Pendant quarante jours, ils allèrent ainsi droit devant eux. Le quarante
et unième, ils entrèrent dans une obscurité si grande
que l'un ne pouvait voir l'autre. Et l'ange dit à saint Bandan :
" Sais-tu ce qu'est cette nuit ?
- Ange de Dieu, dit saint Brandan, je ne le sais pas.
- Elle interdit, répondit l'ange, l'abord de cette terre que vous cherchez
à tous ceux qui ne sont poins guidés par le souffle de Dieu.
"
Après bien des heures, l'ombre s'éclaircit, puis se dissipa.
Ils voguèrent au milieu d'une lumière couleur d'aurore. Devant
eux était le paradis.
Ils virent un grand mur qui montait jusqu'aux nues et qui courait, sans créneaux,
tours ne embrasures, d'un bout de l'horizon à l'autre. Il ne montrait
aucun joint, il semblait lisse et resplendissait comme neige au soleil. Nul
n'en eût pu dire la matière, sauf Dieu qui en avait été
l'ouvrier. Des chrysolites, des topazes, des émeraudes, des béryls,
des jacinthes bordaient en bel ordre sa crête qui étincelait
de feux variés.
" Ange de Dieu, dit saint Brandan, le vénérable abbé
Barinthus ne m'avait point parlé d'une semblable merveille.
- C'est qu'il ne l'a point vue, dit l'ange. Et bien peu la voient, quand ils
abordent ici. Telle est la justice de Dieu : il n'y a qu'un seul paradis pour
tous, mais chacun voit le paradis qu'il mérite. "
Ils prirent terre devant la porte. Des dragons enflammés la gardaient.
Au-dessus de l'entrée, un glaive pendait, la pointe en bas, si affilé
qu'il eût percé le diamant le plus pur. L'ange apaisa les dragons,
et ils se couchèrent humblement sur le sable ; il prit le glaive, il
l'écarta. Plus rien ne faisait obstacle : ils s'avancèrent dans
le séjour de gloire.
Grands bois, rivières, prés fleuris s'étendent de tous
côtés. Les bois sont pleins d'oiseaux, les rivières de
beaux poissons, les prés d'animaux exempts de pêchés :
des daims jouent avec des loups, une lionne allaite un agneau. Un doux air
souffle, plein de parfum. Le clair soleil luit sans que jamais un nuage le
voile.
Les frères vont et viennent dans les herbages, tout émerveillés.
Les pommiers sont couverts de fleurs comme en avril et de fruits comme en
septembre. Ils cueillent des pommes, ils boivent aux fontaines. Ils n'ont
désir qu'aussitôt ils ne puissent satisfaire. Ils errent ainsi
pendant quarante jours sans avoir faim, ni soif, ni sommeil. Et ils arrivent
au pied d'une petite colline couverte de cyprès, sur le bord d'un grand
fleuve. Ils y montent. De là ils découvrent une contrée
plus miraculeuse encore ; tout y est pur et rayonnant ; ils entendent les
chants et les mélodies des anges qui jouent de la harpe dans les bosquets,
et cette musique est si suave qu'il éprouvent une grande souffrance.
Car la nature humaine est infirme et souffre de trop de joie.
Alors l'ange leur dit :
" Brandan, tu vois devant toi le paradis, qu tu as prié Dieu de
te montrer. C'est là que résident plus de cents mille d=saints,
que Dieu admet dans sa gloire ; c'est là que tu résideras un
jour. Mais retournons. Je ne te mènerais pas plus avant, car la contemplation
de Dieu brûlerait tes yeux et la trop grande béatitude ferait
éclater ton cur. "
Et il dit aussi :
" Prenez de ces fruits et de ces pierres, que les hommes nomment précieuses,
autant qu'en pourra contenir votre bateau, afin que tous vous croient, quand
vous porterez témoignage. "
Ainsi firent-ils. Ils revinrent à regretter la mer. L'ange les baisa
l'un après l'autre, puis les bénit. Ils montèrent dans
leur bateau, ils déployèrent la voile. Et le vent les éloigna
rapidement du paradis, tous versant des larmes abondantes pour la grande douleur
qu'ils avaient de partir.
Ils rentrèrent dans la nue obscure, en sortirent et trouvèrent
un oiseau envoyé par Notre Seigneur pour leur indiquer la route. Cet
oiseau était semblable à ceux des mers d'Irlande. Sachez que
leurs curs se réjouissaient grandement en le regardant qui allait
devant eux d'un vol égal et sûr. Au bout de trois mois, ils atteignirent
le pays de leur naissance. Jamais il n'y eut joie plus vive que celle des
moines du moutier quand ils revirent leur doux père. La nouvelle se
répandit dans le pays, tous accoururent, tous voulurent savoir ce qu'il
avait trouvé au-delà du terme des navigations humaines. Alors
saint Brandan raconta les grandes merveilles, de Dieu, le paradis, et comment
pendant sept années il eut toujours à sa suffisance les choses
qu'il avait demandées par la prière. Il donna à sentir
son vêtement et ceux de ses frères, qui étaient imprégnés
d'une odeur forte et douce, comme d'un jardin plein de fleurs. Il n'y eut
homme, femme ou moine béni qui ne pleurât de tendresse et d'admiration.
Pour que mémoire fidèle fût gardée de ses aventures,
saint Brandan les écrivit dans un livre. Et quand il eut fini, il mourut.
Or la grâce divine, qui agissait par lui, agit maintenant par le récit
de sa vie. Plusieurs, qui l'ont lue, ont renoncé au siècle et
sont devenus de grands saints. Puissiez-vous, l'ayant lue à votre tour,
vous amender à leur exemple et mériter comme eux le paradis
- in saecula saeculorum. Amen .