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HISTOIRES & LÉGENDES DE LA MER MYSTÉRIEUSE
" SINDBAD LE MARIN "
Épisode 1 " Second Voyage "
J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement
le reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier;
mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de voyager
et de négocier par mer me reprit : j'achetai des marchandises propres à
faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois avec d'autres
marchands dont la probité m'était connue. Nous nous embarquâmes
sur un bon navire; et après nous être recommandés à
Dieu, nous commençâmes notre navigation.
Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort avantageux.
Un jour nous descendîmes dans une de ces îles, couverte de plusieurs
sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y découvrîmes
aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes prendre l'air
dans les prairies et le long des ruisseaux qui les arrosaient.
Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs, et les autres
des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais apporté, et je
m'assis près d'une eau coulant entre de grands arbres qui formaient un
bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais ; après quoi le
sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis longtemps,
mais quand je me réveillai, je ne vis plus le navire à l'ancre.
Jugez de mon étonnement ! je me levai, je regardai de toutes parts, et
je ne vis pas un des marchands qui étaient descendus dans l'île avec
moi. J'aperçus seulement le navire à la voile, mais si éloigné,
que je le perdis de vue peu de temps après. Je vous laisse imaginer les
réflexions que je me fis dans un état si triste. Je pensais mourir
de douleur. Je poussai des cris épouvantables ; je me frappai le tête,
et me jetai par terre, où je demeurai longtemps abîmé dans
une confusion mortelle de pensées toutes plus affligeantes les unes que
les autres. Je me reprochai cent fois de ne m'être pas contenté de
mon premier voyage, qui devait m'avoir fait perdre pour jamais l'envie d'en faire
d'autres. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors
de saison.
A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu ; et, sans
savoir ce que je deviendrais, je montait au haut d'un grand arbre, d'où
je regardai de tous côtés pour voir si je ne découvrirais
rien qui pût me donner quelque espérance.. En jetant les yeux sur
la mer, je ne vis que l'eau et le ciel ; mais, ayant aperçu du côté
de la terre quelque chose de blanc, je descendis de l'arbre, et, avec ce qui me
restait de vivres, je marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée,
que je ne pouvais pas bien distinguer ce que c'était.
Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était
une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que
j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai alentour
pour voir s'il n'y avait point d'ouverture ; je n'en pus découvrir aucune,
et il me parut qu'il était impossible de monter dessus, tant elle était
unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en rondeur.
Le soleil était alors près de se coucher. L'air obscurcit tout à
coup, comme s'il eût été couvert de nuage épais. Mais,
si je fus étonné de cette obscurité, je le fus bien d'avantage
quand je m'aperçus que ce qui la causait était un oiseau d'une grandeur
et d'une grosseur extraordinaires, qui s'avançait de mon côté
en volant. Je me souvins d'un oiseau appelé roc dont j'avais souvent ouï
parler aux matelots, et je conçus que la grosse boule que j'avais tant
admirée devait être un oeuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit
et se posa dessus, comme pour le couver. En le le voyant venir, je m' étais
serré fort près de l'uf, de sorte que j'eus devant moi un
des pieds de l'oiseau ; et ce pied était aussi gros qu'un gros tronc d'arbre.
Je m'y attachait fortement avec la toile dont mon turban était environné,
dans l'espérance que le roc, lorsqu'il reprendrait son vol le lendemain,
m'emporterait hors de cette île déserte. Effectivement, après
avoir passé la nuit en cet état, d'abord qu'il fut jour, l'oiseau
s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais plus la terre ; puis il descendit
tout à coup avec tant de rapidité ", que je ne me sentais pas.
Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je déliais
promptement le nud qui me tenait attaché à son pied. J'avais
à peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un
serpent d'une longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.
Épisode 2
Le lieu où il me laissa était une vallée très profonde,
environnée de toutes parts de montagnes, su hautes qu'elles se perdaient
dans la nue, et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par
où l'on y pût monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant
cet endroit à l'île déserte que je venais de quitter, je
trouvais que je n'avais rien gagné en change.
En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée
de diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante. Je pris beaucoup
de plaisir à les regarder ; mais j'aperçus bientôt de loin
des objets qui diminuèrent fort ce plaisir et que je ne pus voir sans
effroi : v'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils
se retiraient pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient
à cause du roc leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.
Je passais la journée à me promener dans la vallée, et
à me poser de temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant
le soleil se coucha , et à l'entrée de la nuit, je me retirai
dans une grotte, où je jugeais que je serais en sûreté.
J'en bouchai l'entrée, qui était basse et étroite, avec
une pierre assez grosse pour me garantir des serpents, mais qui n'était
pas assez juste pour empêcher qu'il n'y rentra un peu de lumière.
Je soupai d'une partie de mes provisions, au bruit des serpents qui commencèrent
à paraître. Leurs affreux sifflements me causèrent une frayeur
extrême, et ne me permirent pas, comme vous pouvez le penser, de passer
la nuit fort tranquillement. Le jour étant venu, les serpents se retirèrent.
Alors, je sortis de ma grotte en tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps
sur des diamants sans en avoir la moindre envie. A la fin, je m'assis ; et malgré
l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé
l'il de toute la nuit, je m'endormis après avoir fait un repas
de toutes mes provisions ; mais j'étais à peine assoupi, que quelque
chose qui tomba près de moi avec grand bruit, me réveilla : c'était
une pièce de viande fraîche; et dans le moment, j'en vis rouler
plusieurs autres du haut du rocher en différents endroits.
J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï
dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes touchant
la vallée des diamants et l'adresse dont se servaient quelques marchands
pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès
de cette vallée dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent
de la viande et le jettent par grosses pièces dans la vallée ;
les diamants sur la pointe desquels ils tombent, s'y attachent. Les aigles qui
sont en ce pays là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces
de viande, et les emporter dans leurs nids en haut de rochers pour servir de
pâture à leurs aiglons. Alors les marchands courant aux nids, obligent
par leur cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants
qu'ils trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent
de cette ruse parce qu'il n'y a pas d'autres moyens de tirer les diamants de
cette vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.
J'avais cru jusque là qu'il ne me serait pas possible de sortir de cet
abîme, que je regardai comme mon tombeau ; mais je changeai de sentiment
; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen de conserver
ma vie.
Je commençai par ramasser les plus gros diamants qui se présentèrent
à mes yeux, et j'en remplis le sac de cuir qui m'avait servi à
mettre mes provisions de bouche. Je pris ensuite la pièce de viande qui
me parut la plus longue ; je l'attachai fortement autour de moi avec la toile
de mon turban, et en cet état, je me couchai le ventre contre terre,
la bourse de cuir attachée à ma ceinture, de manière qu'elle
ne pouvait tomber. Je ne fus pas plus tôt en cette situation, que les
aigles vinrent chacun se saisir d'une pièce de viande qu'ils emportèrent
; et un des plus puissant m'ayant enlevé de même avec le morceau
de viande dont j'étais enveloppé, me porta en haut de la montagne
jusque dans son nid. Les marchands ne manquèrent point alors de crier
pour épouvanter les aigles ; et, lorsqu'ils les eurent obligés
à quitter leur prie, un d'entre eux s'approcha de moi ; mais il fut saisi
de crainte quand il m'aperçut. Il se rassura pourtant, et, au lieu de
s'informer par quelle aventure je me trouvais là, il commença
à me quereller, en me demandant pourquoi je lui ravissais son bien. "
Vous me parlerai, lui dis-je, avec plus d'humanité, lorsque vous m'aurez
mieux connu. Consolez-vous ! ajoutai-je : j'ai des diamants pour vous et pour
moi plus que n'en peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S-ils en
ont, ce n'est que par hasard ; mais j'ai choisi moi-même au fond de la
vallée, ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. " En
disant cela je lui montrai. Je n'avais pas fini de parler que les autre marchands
qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés
de me voir, et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.
Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé
pour me sauver, que ma hardiesse à le tenter...
Épisode 3
Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble
; et là, ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur
de mes diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les
cours où ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui
l'en approchât. Je priai le marchand à qui appartenait le nid où
j'avais été transporté, car chaque marchand avait le sien,
je le priais, dis-je' d'en choisir pour sa part autant qu'il en voudrait. Il
se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des moins gros ; et comme
je le pressais d'en recevoir d'autres sans crainte de me faire tort : "
Non, me dit-il, je suis fort satisfait de celui-ci, qui est assez précieux
pour m'épargner la peine de faire d'autres voyages pour l'établissement
de ma petite fortune. "
Je passais la nuit avec ces marchands, à qui je racontai une seconde
fois mon histoire pour la satisfaction de ceux qui ne l'avait pas entendue.
Je ne pouvais modérer ma joie, quand je faisais réflexion que
j'étais hors des périls dont je vous ai parlé. Il me semblait
que l'état où je me trouvais était un songe, et je ne pouvais
croire que je n'eusse plus rien à craindre. Il y avait déjà
plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de viande dans
la vallée ; et, comme chacun paraissait contant des diamants qui lui
étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble,
et nous marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents
d'une longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter.
Nous gagnâmes le premier port, d'où nous passâmes à
l'île de RHOA, où croît l'arbre dont on tire le camphre,
et qui est si gros et si touffu que cent hommes y peuvent être à
l'ombre aisément. Le suc dont se forme le camphre, coule par une ouverture
que l'on fait en haut de l'arbre, et se reçoit dans un vase où
il prend consistance, et devient ce que l'on appelle camphre. Le suc ainsi tiré,
l'arbre se sèche et meurt.
Il y a dans la même île des rhinocéros, qui sont des animaux
plus petits que les éléphants, et plus grands que le buffle :
ils ont une corne sur le nez, longue environ d'une coudée : cette corne
est solide et coupée par le milieu d'une extrémité à
l'autre. On voit dessus des traits blancs qui représentent la figure
d'un homme. Le rhinocéros se bat avec l'éléphant, le perce
avec sa corne par-dessous le ventre, l'enlève, et le porte sur sa tête
; mais, comme le sang et la graisse de l'éléphant lui coulent
sur les yeux et l'aveuglent, il tombe à terre; et ce qui va vous étonner,
le roc vient, qui les enlève tous les deux entre ses griffes, et les
emporte pour nourrir ses petits.
Je passe sous silence plusieurs autres particularités de cette île,
de peur de vous ennuyer. J'y échangeai quelques-uns de mes diamants contre
de bonnes marchandises de Terre-Ferme, nous abordâmes à Balsora,
d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de grandes aumônes
aux pauvres ; et je jouis honorablement du reste de mes richesses immenses,
que j'avais apportées et gagnées avec tant de fatigues.
Ce fut ainsi que SINDBAD raconta son second voyage. Il fit donner encore cent
sequins à HINDBAD, qu'il invita à venir le lendemain entendre
le récit du troisième voyage. Les conviés retournèrent
chez eux, et revinrent le jour suivant à la même heure ; de même
que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa misère
passée, On se mit à table ; et après le repas, Sindbad,
ayant demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième
voyage
Épisode 4 " Troisième Voyage "
J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages ; mais, comme
j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyais de vivre dans
le repos ; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais
affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que je fis
transporter à BASORA. Là, je m'embarquai encore avec d'autres
marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à
plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.
Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battu d'une tempête
horrible, qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours, et
continua devant le port d'une île où le capitaine aurait fort souhaité
de se dispenser d'entrer ; mais nous fûmes obligés d'y aller mouiller.
Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit : " Cette île,
et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages tout velus,
qui vont venir nous assaillir. Quoique se soit des nains, notre malheur veut
que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce qu'ils sont en
plus grand nombre que les sauterelles, et que , s'il nous arrivait d'en tuer
quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous assommeraient. "
Le discours du Capitaine mit tout l'équipage dans une grande consternation,
et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de nous dire n'était
que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude de
sauvages hideux, couvert par tout le corps d'un poil roux, et hauts seulement
de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage et environnèrent
en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en approchant, mais nous
n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux bords et aux cordages du navire,
et grimpèrent de tous côtés jusqu'au tillac, avec une si
grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne paraissait pas qu'ils
posassent leurs pieds.
Nous leur vîmes faire cette manuvre avec la frayeur vous pouvez
vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul
mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions
d'être funeste. Effectivement, ils déplièrent les voiles,
coupèrent le câble de l'ancre, sans se donner la peine de la retirer,
et après avoir fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous
débarquer. Ils emmenèrent ensuite le navire dans une autre île,
d'où ils étaient venus. Tous les voyageurs évitaient avec
soin celle où nous étions alors ; et il était très
dangereux de s'y arrêter pour la raison que vous allez entendre ; mais
il nous fallut prendre notre mal en patience.
Nous nous éloignâmes du rivage, et, en nous avançant dans
l'île, nous trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes,
pour prolonger le dernier moment de notre vie le plus qu'il était possible
: car nous nous attendions tous à une mort certaine. En marchant, nous
aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers lequel
nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort
élevé, qui avait une porte d'ébène à deux
battants, que nous ouvrîmes en la poussant. Nous entrâmes dans la
cour, et nous vîmes en face un vaste appartement avec un vestibule où
il y avait d'un côté un monceau d'ossement humains, et de l'autre,
une infinité de broches à rôtir. Nous tremblâmes à
ce spectacle ; et, comme nous étions fatigués d'avoir marché,
les jambes nous manquèrent : nous tombâmes par terre, saisi d'une
frayeur mortelle, et nous demeurâmes très longtemps immobiles.
Le soleil se couchait ; et tandis que nous étions dans pitoyable que
je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup de bruit,
et aussitôt nous vîmes une horrible figure d'homme, de la hauteur
d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un seul il rouge et ardent
comme un charbon allumé ; les dents de devant, qu'il avait fort longues
et fort aiguës, sortaient de la bouche, qui n'était pas moins fendue
que celle d'un cheva ; et la lèvre inférieure lui descendait sur
la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un éléphant,
et lui couvraient les épaules. Il avait des ongles crochus et longs comme
les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si effroyable,
nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts. A la
fin, nous revîmes à nous et nous le vîmes assis sous le vestibule,
qui nous examinait de tout son il. Quand il nous eut bien considérés,
il s'avança vers nous ; et s'étant approché, il étendit
la main sur moi, me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés
comme un boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien
regardé, voyant que j'étais si maigre que je n'avais que la peau
et les os, il me lâcha. Il prit les autres tour à tour, les examina
de la même manière ; et comme le capitaine était le plus
gras de tout l'équipage, il le tint d'une main, ainsi que j'aurais cru
un moineau, et lui passa une broche au travers du corps ; ayant ensuite allumé
un grand feu, il le fit rôtir, et le mangea à son souper dans l'appartement
où il s'était retiré. Ce repas achevé, il revint
sous le vestibule où il se coucha, et s'endormit en ronflant d'une manière
plus bruyante que le tonnerre. Son sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour
nous, il ne nous fut pas possible de goûter la douceur du repos, et nous
passâmes la nuit dans la plus cruelle inquiétude dont on ne puisse
être agité. Le jour étant venu, le géant se réveilla,
se leva, sortit, et nous laissa au palais...
Épisode 5
Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste
silence que nous avions gardé toute la nuit, et, nous affligeant tous
comme à l'envi l'un de l'autre, nous fîmes retentir le palais de
plaintes et de gémissements. Quoi que nous fussions en assez grand nombre,
et que nous n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la
pensée de nous délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise,
bien que fort difficile à exécuter , était pourtant celle
que nous devions naturellement former.
Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis, mais nous
ne déterminâmes à aucun ; et, nous soumettant à ce
qu'il plairait à Dieu d'ordonner de notre sort, nous passâmes la
journée à parcourir l'île en nous nourrissant de fruits
et de plantes comme le jour précédent. Sur le soir, nous cherchâmes
quelque endroit où nous mettre à couvert ; mais nous n'en trouvâmes
point, et nous fûmes obligés, malgré nous de retourner au
palais.
Le géant ne manqua pas d'y revenir et de souper encore d'un de nos compagnons
; après quoi il s'endormit et ronfla jusqu'au jour, qu'il sortit, et
nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous parut
si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point d'aller se précipiter
dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si étrange ; et ceux-la
excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un de la compagnie
prenant alors la parole : " Il nous est défendu, dit-il, de nous
donner nous-même la mort ; et quand cela serait permis, n'est-il pas plus
raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du barbare qui
nous destine un trépas si funeste ? "
Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le communiquais
à mes camarades, qui l'approuvèrent. " Mes frères,
leur dis-je alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer ;
si vous m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter
; et lorsqu'ils seront achevés, nous les laisseront sur le côté
jusqu'à ce que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant,
nous exécuterons le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer
du géant : s'il réussit, nous pourrons attendre ici avec patience
qu'il passe quelque vaisseau qui nous retire de cette île fatale ; si
au contraire nous manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux
et nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des
flots sur de si fragiles bâtiments, nous courrons le risque de perdre
la vie ; mais quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous
laisser ensevelir dans la mer, que dans les entrailles de ce monstre qui a déjà
dévoré deux de nos compagnons ? "
Mon avis fut goûté de tout le monde, et nous construisîmes
des radeaux capables de porter trois personnes.
Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva
peu de temps après nous. Il fallu encore nous résoudre à
voir rôtir un de nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière
nous nous vengeâmes de la cruauté du géant. Après
qu'il eût fini son détestable souper, il se coucha sur le dos et
s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes ronfler, neuf des plus hardis,
et moi, nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans
le feu pour la faire rougir, et en suite nous la lui enfonçâmes
dans l'il en même temps, et nous le lui crevâmes. La douleur
que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se leva brusquement
et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de quelqu'un
de nous, afin de le sacrifier à sa rage ; mais nous eûmes le temps
de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans des endroits
où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous avoir
chercher vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit en faisant
des hurlements épouvantables.
Nous sortîmes nous-même du palais après le géant,
et nous nous rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient
nos radeaux. Nous les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes
qu'il fit jour pour nous jeter dessus, supposé que nous vissions le géant
venir à nous ave quelque guide de son espèce ; mais, nous nous
flattions que s'il ne paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et
que nous n'entendissions plus ses hurlements que nous ne cessions pas d'ouïr,
ce serait une marque qu'il aurait perdu la vie ; et en ce cas, nous nous proposions
de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Mais
à peine fut-il jour que nous aperçûmes notre cruel ennemi,
accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur,
qui le conduisaient, et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
devant lui à pas précipités
Épisode 6
A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos
radeaux, et nous commençâmes à nous éloigner du rivage
à force de rames. Les géants, qui s'en aperçurent sur la
rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié
du corps, et nous les jetèrent si adroitement, qu'a la réserve
du radeau sur lequel j'étais, tous les autres en furent brisés,
et les hommes qui étaient dessus se noyèrent. Pour moi et mes
deux compagnons, comme nous ramions de toutes nos forces, nous nous trouvâmes
le plus avancé dans la mer, et hors de portée des pierres.
Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et
des flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté et tantôt
d'un autre, et nous passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans
une cruelle incertitude de notre destinée ; mais, le lendemain, nous
eûmes le bonheur d'être poussé contre une île, où
nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y trouvâmes d'excellents
fruits, qui nous furent d'un grand secours pour réparer les forces que
nous avions perdues.
Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de mer ; mais nous fûmes
réveillés par le bruit q'un serpent, long comme un palmier, faisait
avec ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près
de nous, qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et
les efforts qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant
à plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler.
Nous prîmes aussitôt la fuite, mon autre camarade et moi ; et, quoique
nous fussions assez éloignés, nous entendîmes, quelque temps
après, un bruit qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux
qu'il avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur.
" O Dieu, m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés
! Nous nous réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à
la cruauté d'un géant et à la fureur des eaux, et nous
voila tombés dans un péril qu'il n'est pas moins terrible ! "
Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.
Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent
; et à la fin du jour, nous montâmes dans l'arbre. Nous entendîmes
bientôt le serpent, qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où
nous étions. Il s'éleva contre le tronc, et rencontrant mon camarade,
qui était plus bas que moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.
Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort que
vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui de mes deux
compagnons ; et, cette pensée me faisant frémir d'horreur, je
fis quelques pas pur aller me jeter dans la mer ; comme il est doux de vivre
le plus longtemps qu'on peut, je résistai à c moment de désespoir,
et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré
de notre vie.
Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menus bois,
de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots, que je
liais ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre,
et j'en liais quelques-uns en travers pardessus pour me couvrir la tête.
Cela étant fait, je m'enfermais dans ce cercle à l'entrée
de la nuit, avec la triste consolation de n'avoir rien négligé
pour me garantir du cruel sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua
pas de revenir et de tourner autour de l'arbre, cherchant à me dévorer
; mais il n'y put réussir, à cause du rempart que j'avais fabriqué,
et il fit en vain jusqu'au jour le manège d'un chat qui assiège
une souris dans un asile qu'il ne peut forcer. Enfin, le jour étant venu,
il se retira ; mais je n'osais sortir de mon fort que le soleil ne parût.
Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais
tant souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable
à cette horreur, je m'éloignai de l'arbre ; et, sans me souvenir
de la résignation où j'étais le jour précédent,
je courus vers la mer, dans le dessein de m'y précipiter la tête
la première.
Mais Dieu fut touché de mon désespoir : au moment où j'allais
me jeter dans la mer, j'aperçu un navire assez éloigné
du rivage. Je criais de toute ma force pour me faire entendre, et je dépliai
la toile de mon turban pour qu'on me remarquât. Cela ne fut pas inutile
: tout l'équipage m'aperçut, et le capitaine m'envoya une chaloupe
Épisode 7
Quand je fus à bord, les marchands et les matelots me demandèrent
avec beaucoup d'empressement par quelle aventure, je m'étais trouvé
dans cette île déserte ; et, après que je leur eu raconté
tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens qu'ils avaient plusieurs
fois entendu parler des géants, qui demeuraient dans cette île
; qu'on leur avait assuré que c'était des anthropophages, et qu'ils
mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis. A l'égard des
serpents, ils ajoutèrent qu'il y en avait en abondance dans cette île;
qu'ils se cachaient le jour, et se montraient la nuit. Après qu'ils m'eurent
témoigné qu'ils avaient bien de la joie de me voir échappé
à tant de périls, comme ils ne doutaient pas que je n'eusse besoin
de manger, ils s'empressèrent de me régaler de ce qu'ils avaient
de meilleur ; et le capitaine, remarquant que mon habit était tout en
lambeaux, eut la générosité de m'en faire donner un des
siens.
Nous courûmes la mer quelque temps ; nous touchâmes à plusieurs
îles, et nous abordâmes enfin celle de Salahat, d'où l'on
tire le sandal, qui est un bois de grands usage dans la médecine. Nous
entrâmes dans le port, et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent
à faire débarquer leurs marchandises pour les vendre ou les échanger.
Pendant ce temps là, le capitaine m'appela et me dit : " Frère,
j'ai en dépôt des marchandises qui appartenaient à un marchand
qui a navigué quelque temps sur mon navire. Comme ce marchand est mort,
je les fais valoir, pour en rendre compte à ses héritiers lorsque
j'en rencontrerai quelqu'un. " Les ballots dont il entendait parler étaient
déjà sur le tillac. Il me les montra en me disant : " Voila
les marchandises en question ; j'espère que vous voudrez bien vous charger
d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à la peine que
vous prendrez. " J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il me donnait
occasion de ne pas demeurer oisif.
L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots avec les noms des
marchands à qui ils appartenaient. Comme il fut demandé au capitaine
sous quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger
: " Ecrivez, lui répondit le capitaine, sous le nom de Sindbad le
Marin. " Je ne pus m'entendre nommé sans émotion ; et, envisageant
le capitaine, je le reconnu comme celui qui, dans mon second voyage, m'avait
abandonné dans l'île où je m'étais endormi au bord
d'un ruisseau, et qui avait remis à la voile sans m'attendre ou me faire
chercher. Je ne me l'étais pas remis d'abord, à cause du changement
qui s'était fait en sa personne depuis le temps que je ne l'avais vu.
Pour lui qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me reconnu
pas. " Capitaine, lui dis-je, est-ce que ce marchand à qui étaient
ces ballots s'appelait Sindbad ? - Oui, me répondit-il, il se nommait
de la sorte ; il était de Bagdad, et s'était embarqué sur
mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île
pour faire de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais
par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il
ne s'était pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes,
les marchands et moi que quatre heures après. Nous avions le vent en
poupe, et si frais, qu'il ne nous fut pas possible de virer de bord pour aller
le reprendre. - Vous le croyez donc mort ? repris-je. - Assurément, reprit-il.
Eh bien ! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux et connaissez
ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je
m'endormis au bord d'un ruisseau, et quand je me réveillai, je ne vis
plus personne de l'équipage. " A ces mots, le capitaine s'attacha
à me regarder, et, après m'avoir attentivement considéré,
me reconnut enfin. " Dieu soit loué ! s'écria-t-il en m'embrassant
; je suis ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà
vos marchandises que j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir
dans tous les ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le
profit que j'en ai tiré. " Je les pris, en témoignant au
capitaine toute la reconnaissance que je lui devais.
De l'île Salahat, nous allâmes à une autre, où je
me fournis de clous de girofle, de cannelle et d'autres épices. Quand
nous nous en fûmes éloignés, nous vîmes une tortue
qui avait vingt coudées en longueur et en largeur. Nous remarquâmes
aussi un poisson qui tenait de la vache : il avait du lait ; et sa peau est
d'une si grande dureté, qu'on en fait ordinairement des boucliers. J'en
vis un autre qui avait la figure et la couleur d'un chameau. Enfin, après
une longue navigation, j'arrivai à Balsora, et de là je revins
en cette Ville de Bagdad avec tant de richesses, que j'en ignorai la quantité.
J'en donnai encore aux pauvres une parti considérable, et j'ajoutai d'autres
grandes terres à celles que j'avais déjà acquises.
Sindbad acheva ainsi son troisième voyage.
Prochaine Histoire : "Une descente dans le Maelström"
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