C'est un ancien marin ; trois jeunes gens passent, il en arrête un.
" Par ta longue barbe grise et ton il brillant, pourquoi m'arrêtes-tu
?
La porte du marié est toute ouverte, je suis son propre parent, les hôtes
sont arrivés, la noce est prête, n'entends-tu pas son joyeux bruit
? "
Le vieux marin serre le bras du jeune homme de sa main décharnée
: " Il y avait un vaisseau
dit-il. - Lâche-moi, ôte ta
main, drôle à barbe grise ! "Et aussitôt la main tombe.
Le marin retient le jeune homme avec son il brillant. Le garçon de
noce demeure tranquille et écoute comme un enfant de trois ans : le marin
a sa volonté.
Le garçon de noce s'assit sur une pierre : il ne peut s'empêcher
d'écouter ; et ainsi parla le vieil homme, le marin à l'il
brillant :
Le navire salué de cris avait franchi le port : gaiement nous laissâmes
derrière nous l'église, la colline, et la tour du fanal. Le soleil
parut à notre gauche, s'éleva de la mer, brilla, et vint à
notre droite se coucher dans la mer.
De plus en plus haut, chaque jour, il monta dans le ciel, jusqu'à ce qu'il
planât sur les mâts à l'heure de midi. Ici la garçon
de noce se frappe la poitrine, car il entends les profonds accords du basson.
La mariée est entrée dans la salle du banquet, vermeille comme une
rose, et, tout en remuant la tête au son des instruments, la bande joyeuse
des musiciens marchent devant elle. Le garçon de noce se frappe la poitrine
; mais il ne peut s'empêcher d'écouter, et ainsi continua le vieil
homme, le marin à l'il brillant :
Bientôt il s'éleva une tempête violente, irrésistible.
Elle nous battit à l'improviste de ses ailes et nous chassa vers le pôle
sud.
Sous elle, le navire, avec ses mâts courbés et sa proue plongeante,
était comme un malheureux qu'on poursuit de cris et de coups, et qui, foulant
dans sa course l'ombre de son ennemi, penche en avant la tête : ainsi nous
fuyions sous le mugissement de la tempête et nous courions vers le sud.
Alors arrivèrent ensemble brouillard et tourbillons de neige, et il fit
un froid extrême. Alors, des bloques de glace hauts comme des mâts
et verts comme des émeraudes flottèrent autour de nous. Et à
travers ces masses flottantes, des rocs neigeux nous envoyaient d'affreuses lueurs
: on ne voyait ni figures d'hommes, ni formes de bêtes. La glace, partout
la glace.
La glace était ici, la glace était là, la glace était
tout alentour. Cela craquait, grondait, mugissait, et hurlait, comme les bruits
que l'on entend dans une défaillance.
Enfin passa un albatros : il vint à travers le brouillard ; et, comme s'il
eut été une âme chrétienne, nous le saluâmes
au nom de Dieu.
Nous lui donnâmes une nourriture comme il n'en eut jamais. Il vola, rôda
autour de nous. Aussitôt la glace se fendit avec un bruit de tonnerre, et
le timonier nous guida à travers les blocs.
Et un bon vent de sud souffla par-derrière le navire. L'albatros le suivit,
et chaque jour, soit pour manger, soit pour jouer, il venait à l'appel
du marin.
Durant neuf soirées, au sein du brouillard ou des nuées, il se percha
sur les mâts ou sur les haubans, et, durant toute la nuit, un blanc clair
de lune luisait à travers la vapeur blanche du brouillard.
" Que Dieu te sauve, vieux marin, des démons qui te tourmentent ainsi
! Pourquoi me regarde-tu si étrangement ? - C'est qu'avec mon arbalète,
je tuais l'albatros. "
Episode 2
Maintenant, le soleil se leva à droite, sortit de la mer tout enveloppé
de brume, et vint se coucher à gauche dans les flots.
Le bon vent de sud continua de souffler derrière nous ; mais plus de doux
oiseau qui nous suivît et qui vînt, soit pour jouer, soit pour manger,
à l'appel du marin.
J'avais commis une action infernale, et cela devait nous porter malheur. Tout
le monde assurait que j'avais tué l'oiseau qui faisait souffler la brise
! "Ah ! le misérable ! disait-on, devait-il tuer l'oiseau qui faisait
souffler la brise ? " Ni sombre ni rouge, mais comme le front même de Dieu, le glorieux soleil
reparut à l'horizon. Alors, tout le monde assura que j'avais tué
l'oiseau qui amenait le brouillard et la brume. " C'est bien disait-on, de
tuer tous ces oiseaux qui amènent le brouillard et la brume. "
Le bon vent soufflait, la blanche écume volait, et le navire libre formait
un long sillage derrière lui. Nous étions les premiers qui eussent
navigué dans cette mer silencieuse. Soudain, la brise tomba, les voiles
tombèrent avec elle. Alors, notre état fut aussi triste que possible.
Nos paroles seules rompaient le silence de la mer.
Dans un ciel chaud et tout d'airain, le soleil apparaissait comme ensanglanté,
et planait, à l'heure de midi, juste au-dessus des mâts, pas plus
large que la lune.
Durant bien des jours, nous demeurâmes là, sans brise ni mouvements,
tels qu'un vaisseau peint sur une mer en peinture. L'eau, l'eau était partout,
et toutes les planches du bord se rétrécissaient. L'eau, l'eau était
partout, et nous n'avions pas une goutte d'eau à boire.
La mer se putréfia, ô Christ ! qui jamais l'aurait cru ? des choses
visqueuses serpentaient sur une mer visqueuse.
Autour de nous, en cercle et en troupe, dansaient à la nuit, des feux de
mort. L'eau, comme l'huile d'une lampe de sorcière était verte,
bleue et blanche.
Quelques-uns de nous eurent, en songe, connaissance certaine de l'esprit qui nous
tourmentait ainsi. A neuf brasse au-dessous de la mer, il nous avait suivi depuis
la région de brouillard et de neige. Chacune de nos langues, dévorées
d'une soif extrême, était séchée jusqu'à la
racine. Nous ne pouvions parler non plus que si l'on eût bouché le
gosier avec de la suie. Ah !...hélas ! quels méchants regards me
lançaient jeunes et vieux ! A la place de mon arbalète, l'albatros
était suspendu à mon cou
Episode 3
Un temps pénible s'écoula ainsi. Chaque gosier était desséché
et chaque il était vitreux comme celui des morts ; un temps pénible,
un temps bien pénible ! Comme chaque il fatigué était
morne et vitreux ! Mais voila que, tandis que je regardais le couchant, j'aperçus
quelque chose dans le ciel.
D'abord, il me sembla une petite tache, et ensuite cela me parut comme du brouillard.
Cela remua, remua, et prit une certaine forme, que sais-je ?
Une tache, un brouillard, une forme que sais-je ? et cela toujours approchait,
approchait, et, comme si cela eût été une voile manuvrée,
cela plongeait, courait des bordées et filait du câble.
Nos gosiers étaient si brûlants, nos lèvres si noires et si
desséchées, que nous ne pouvions ni rire, ni gémir. Avec
notre extrême soif, nous demeurions muets ; Je mordis mon bras, je suçais
mon sang et je m'écriais, : " Une voile ! une voile ! " Mes compagnons
aux gosiers brûlants, aux lèvres cuites et noires m'entendirent parler.
Miséricorde ! ils grimacèrent de joie, et tous à la fois
respirèrent avec force comme des gens qui viendraient de boire.
" Voyez, voyez ! criai-je, ce navire ne court plus de bordées : peut-être
renonce-t-il à nous porter secours ! Pas la moindre brise et le moindre
mouvement de flots ; il semble dormir sur sa quille. "
La vague occidentale n'était qu'une flamme, le jour touchait à sa
fin. Dès que la vague occidentale fut effleuré par le large et brillant
disque de soleil, cette forme étrange vint se placer entre lui et nous.
Et sur-le-champ le soleil fut taché de barres noires (que la Reine du Ciel
nous prenne grâce !) comme si cet astre avait apparu avec sa large et brillante
figure derrière la grille d'un donjon.
" Hélas pensai-je (et mon cur battit violemment), comme ce navire
approche vite, vite ! Sont-ce ses voiles, ces choses qui se dessines sur le soleil
comme les fils que l'automne promène dans les airs ? "
" Sont-ce ces charpentes, ces barres à travers lesquelles le soleil
luit comme à travers une grille ? Et cette femme qui est dessus, est-ce
là tout son équipage ? Est-ce là ce qu'on appelle la mort
? "
Ses lèvres étaient rouges, ses regards hardis ; elle avait les cheveux
jaunes comme de l'or, et la peau blanche comme celle d'un lépreux. C'était
ce cauchemar qui gèle et ralentit le sang de l'homme, vie dans la mort.
Le navire squelette passa près de notre bord, et nous vîmes le couple
jouant aux dés. " Le jeu est fini, j'ai gagné, j'ai gagné
! " dit vie dans la mort ; et nous l'entendîmes siffler trois fois.
Les extrémités supérieures du soleil plongèrent dans
l'onde ; les étoiles jaillirent du ciel, et d'un seul bond vint la nuit.
La barque spectre s'éloigna sur la mer avec un murmure qu'on entendait
au loin.
Nous écoutions et jetions des regards obliques sur l'océan. La crainte
semblait boire à mon cur, comme à une coupe, tout mon sang
vital. Les étoiles devinrent ternes, la nuit épaisse, et la lampe
du pilote faisait voir la pâleur de sa face.
La rosée dégoutta des voiles jusqu'à ce que la lune eût
élevé son croissant au-dessus du flot oriental. A sa pointe inférieure
et au-dedans, il y avait une étoile brillante. Aux clartés de cette
lune caniculaire, l'un après l'autre, et sans prendre le temps de gémir
ou de soupirer, chacun de mes camarades tourna son visage vers moi dans une angoisse
épouvantable, et me maudit du regard.
Quatre fois cinquante hommes vivants, et je n'entendis ni soupir ni gémissement,
avec un bruit sourd et comme des bloc inanimés, ils tombèrent un
par un sur le plancher. Leurs âmes s'envolèrent de leurs corps. Elles
s'envolèrent à la félicité ou au malheur, et chacune,
en passant près de moi, retentit comme le sifflement de mon arbalète
Episode 4
" J'ai peur de toi, j'ai peur de ta main décharnée ! Tu es
long, maigre et brun comme du sable de mer quand la vague s'est retirée.
J'ai peur de toi, de ton il brillant et de ta main décharnée
si brune.
- Ne crains rien, ne crains rien, garçon de noce, ce corps ne tomba pas.
"
Seul, seul, je restai debout, tout seul, tout seul, sur la vaste, la vaste mer,
et pas un saint n'eut pitié de ma pauvre âme à l'agonie.
Tant d'hommes, tant d'hommes si beaux ! Ils gisaient là, tous morts, et
mille choses visqueuses vivaient autour ; et moi aussi je vivais !
Je regardai la mer en putréfaction, et détournai mes yeux du spectacle.
Je les reportai sur le pont du vaisseau, il était également en putréfaction,
et détournai mes yeux de ce spectacle. Je les reportai sur le pont du vaisseau,
il était également en putréfaction ; sur ses planches gisaient
les corps morts de mes camarades.
Je regardai le ciel et voulus prier ; mais avant qu'une prière s'élançât
de mes lèvres, un méchant murmure m'arrivait et faisait mon cur
aussi sec que de la poussière.
Je fermai mes paupières et je les tins fermées, et, sous elles,
les boules de l'il battaient comme le pouls dans la veine ; car le ciel
et la mer, la mer et le ciel, pesaient comme un fardeau sur mes yeux fatigués,
et les morts étaient étendus à mes pieds. Une sueur froide
ruisselait de leurs membres, quoi qu'ils ne fussent ni puants ni corrompus. Le
regard qu'ils avaient jeté sur moi en mourant était encore tout
entier dans leurs yeux. La malédiction d'un orphelin pourrait tirer du
ciel même un esprit et le tirer en enfer ; mais en est-il de plus terrible
que celle qui brille dans l'il d'un homme mort ? Sept jours et sept nuits,
je vis cette malédiction et je ne pouvais mourir.
Pendant ce temps, la lune mobile montait dans le ciel ; elle montait doucement,
sans arrêt, avec une étoile ou deux près d'elle.
Ses rayons se jouaient sur la mer brûlante : on eût dit la gelée
blanche qu'avril répand sur la terre ; mais au milieu de l'ombre projetée
par le navire, l'onde ensorcelée ardait toujours, calme et d'un rouge terrible.
Au-delà de ce reflet, j'aperçus des serpents d'eau ; ils se mouvaient
dans des voies de clarté blanche, et quand ils dressaient leurs têtes
au-dessus de l'onde, une lumière fantastique s'en détachait en blanches
étincelles.
Passaient-ils dans l'ombre du vaisseau , j'admirais encore leur riche parure,
leurs belles robes bleues, vert lustré et couleur de velours noir. Ils
nageaient, louvoyaient, et chacune de leurs traces était un éclair
de feu d'or.
O heureuses choses vivantes !nulle langue ne peut exprimer leurs beautés
! Un élan d'amour jaillit de mon cur ; je les bénis soudain.
Il est sûr que mon bon patron avait pitié de mon âme ; je les
bénis soudain.
Au même instant, je pus prier. De mon cou libre tomba l'albatros, et l'oiseau
s'enfonça comme un plomb dans la mer
Episode 5
O sommeil ! c'est une chose douce et aimée de l'un à l'autre pôle
que le sommeil ! Louanges soient données à la vierge Marie ! Elle
m'envoya du ciel le doux sommeil et le fit couler dans mon âme.
Les seaux qui étaient restés si longtemps vides sur le pont ma parurent,
en songe, pleins de rosée, et quand je m'éveillais, il pleuvait.
Mes lèvres étaient moites, mon gosier frais et mes vêtements
tout humides. Bien certainement en mon rêve j'avais bu, et mon corps buvait
toujours.
Je remuai, et je ne sentais pas mes membres. J'étais si léger que
je crus avoir perdu la vie durant mon sommeil, et être devenu un esprit
céleste.
Et aussitôt j'entendis un grand vent. Il ne vint pas jusqu'à moi,
mais avec son bruit il agitait nos voiles, si usées et si fanées.
L'air supérieur déborda de vie, et mille flammes y brillèrent
; elles couraient çà et là, et çà et là,
alentour et dans les intervalles, les pâles étoiles dansaient.
Et le vent qui venait mugit de plus en plus, et les voiles soupirèrent
comme les joncs des marais, et la pluie tomba d'un noir nuage à l'extrémité
duquel luisait la lune.
L'épais nuage noir s'ouvrit, ayant toujours la lune à son côté.
Comme l'eau jaillissant d'un haut rocher, la lumière des éclairs
tomba de son ouverture en rivière de feu, large et profonde.
Le vent ne toucha pas le vaisseau, et cependant le vaisseau marcha sur l'onde
! Aux feux des éclairs et aux clartés de la lune mêlés
ensemble, les morts poussèrent un soupir.
Ils gémirent, ils s'agitèrent ; puis ils se levèrent, mais
sans parler et sans remuer les yeux. C'eût été bien étrange,
même en rêve de voir ces morts se lever !
Le pilot se mit au gouvernail et le navire marcha, sans cependant qu'aucune brise
soufflât. Les marine allèrent travailler au cordages là où
ils avaient coutume de la faire. Ils levaient leurs membres comme des machines
sans vie. Nous formions un effrayant équipage.
Le corps du fils de mon frère était près de moi ; genou à
genou, lui et moi nous tirions le même cordage, et cependant il ne me dit
rien.
" J'ai peur de toi, vieux marin !
- Sois tranquille, garçon de noce : ce n'étaient pas les âmes
échappées dans l'angoisse qui animaient de nouveau ces cadavres,
mais une troupe d'esprits céleste. "
Car aussitôt que l'aurore apparut, ils laissèrent tomber leurs bras
et se réunirent autour du grand mât, et alors de doux bruits s'échappèrent
de leurs corps et sortirent doucement de leurs bouches.
Autour d'eux, chaque doux son flotta quelque temps, puis il monta vers le soleil
; puis du soleil redescendirent lentement de pareils sons, tantôt seuls,
tantôt mêlés.
Parfois j'entendais tomber du ciel comme un chant d'alouette ; parfois une foule
de petits oiseaux semblaient remplir la mer et l'air de leurs doux gazouillements.
Ou bien c'était comme un concert de tous les instruments connus, ou le
bruit d'une flûte solaire, ou enfin comme le chant d'un ange qui rend muet
et attentif à sa voix le ciel entier.
La musique cessa. Cependant les voiles continuèrent à résonner
d'une façon agréable jusque vers le milieu du jour. C'était
un murmure semblable à celui que produit dans les chaleurs du mois de juin
et à travers le silence de la nuit et des bois, le cours d'un ruisseau
caché.
Jusqu'au milieu du jour, nous fîmes voile paisiblement , quoique aucune
brise ne soufflât. Lentement, doucement voguait le navire, poussé
seulement par-dessous la quille. Sous les flots, à neuf brasses profondes,
glissait l'esprit qui nous avait suivis depuis la région de brouillard
et de neige. C'était lui qui faisait aller le vaisseau. A midi, les voiles
ne rendirent plus de son, et le vaisseau demeura tranquille comme avant.
Le soleil plana droit au-dessus des mâts et semblait avoir cloué
le navire sur l'océan. Mais en une minute, le navire éprouva une
violent secousse, il recula, il avança moitié sa longueur d'un mouvement
court et malaisé.
Ensuite, comme un cheval qui piaffe et qu'on laisse partir, il fit un bond soudain,
si fort que le sang reflua vers ma tête et que je tombais évanoui
sur le pont.
Combien de temps je restai dans cet état, c'est ce que je ne puis dire.
Toutefois, avant de revenir à la vie, j'entendis au fond de mon âme
le bruit distinct de deux voix dans les airs. " Est-ce lui ? disait l'une,
est-ce bien l'homme qui avec son arbalète jeta bas l'innocent albatros
? "
" L'esprit roi de la région de brouillard et de neige aimait l'oiseau
qui aimait cet homme dont l'arbalète l'a tué. "
L'autre voix était une voix plus douce, aussi douce qu'une rosée
de miel ; et elle dit : " Cet homme a déjà fait pénitence,
et il le fera plus encore. "
Episode 6
- Première voix : " Mais dis-moi, dis-moi ! parle encore, renouvelle
ta douce réponse. Qui est-ce qui fait marcher si vite ce vaisseau ? que
fait l'océan ? "
- Seconde voix : " Tranquille comme un esclave devant son seigneur, l'océan
n'a pas de souffle. Son grand il brillant est tourné très
silencieusement vers la lune
Comme pour savoir quelle conduite il doit tenir, car, qu'il soit calme ou courroucé,
la lune est son guide. Vois frère, vois avec quelle grâce elle laisse
tomber sur lui ses regards ! "
- Première voix : " Mais pourquoi ce vaisseau marche-t-il si vite,
sans impulsion de vagues et de vent ? "
- Seconde voix : " L'air est intercepté devant et arrêté
derrière.
Vole frère, vole ! plus haut, plus haut ! ou nous serons surpris : car
ce vaisseau ira de plus en plus lentement tant que durera l'extase du marin. "
Je m'éveillai, et nous voguions comme par un joli temps. Il était
nuit, nuit calme. La lune brillait haut dans le ciel. Tous les hommes morts se
tenaient ensemble.
Tous étaient ensemble debout sur le pont, plus propre à être
un charnier qu'autre chose, et tous fixaient sur moi leurs yeux de pierre, que
la lune rendaient brillants.
L'angoisse, la malédiction dans lesquelles ils étaient morts étaient
toujours exprimés par leur regards. Je ne pouvais détourner mes
yeux des leurs, ni les élever au ciel pour prier. Enfin le charme fut rompu.
Je regardai encore une fois le vert océan, et, en regardant au loin, je
ne vis pas la plus petite chose, rien de ce que j'aurais remarqué dans
un autre état.
J'étais comme une personne qui, dans un chemin solitaire, marche escorté
de la peur et de l'effroi, et qui, ayant regardé une fois autour d'elle,
continue son chemin sans plus retourner la tête, parce qu'elle croit qu'un
être terrible lui ferme la route par-derrière.
Aussitôt je sentis un vent qui venait sur moi, et il ne faisait aucun bruit,
ne causait aucun mouvement. Nul sillon bouillonnant ou ombreux n'était
tracé par lui sur la mer. Il souleva mes cheveux, il éventa mes
joues comme une brise des prés au printemps, et, tout en se mêlant
à mes craintes, il me fit l'effet d'une bienvenue.
Vite, vite glissait le vaisseau tout en allant doucement. Avec douceur aussi soufflait
la brise, mais elle ne soufflait que sur moi.
O rêve de bonheur ! est-ce là vraiment la tour du fanal ? est-ce
la colline, est-ce l'église, est-ce mon propre pays que je vois ?
Nous franchîmes la barre du port, et je me mis à prier en sanglotant
: " O mon Dieu ! tire-moi du sommeil ou laisse-moi dormir toujours ! "
La rade du port avait l'apparence d'un miroir, tant l'onde y était paisiblement
étendue. Sur la baie se répandaient les clartés de la lune
en même temps que s'y retraçait son image. Le rocher brillait sous
ses rayons paisibles, ainsi que l'église bâtie dessus, et la girouette
tranquille placée sur l'église.
La baie était toute blanche par la silencieuse clarté, jusqu'au
moment où, s'élevant de son sein, nombre de figures qui n'étaient
autre chose que des fantômes se colorèrent de teintes rouges.
Quand ces figures rouges furent à peu de distance de la proue, je tournai
mes yeux vers le pont du vaisseau. O Christ ! que vis-je là ?
Chaque corps de marin y était étendu à plat et sans vie,
et, par la sainte croix ! un homme lumineux, un séraphin se tenait debout
sur chaque cadavre.
Cette troupe de séraphins agitait les mains : c'était un divin spectacle
! Chacun, belle forme lumineuse, faisait comme des signaux à terre.
Ils agitaient leurs mains, et pourtant ils ne proféraient aucune parole
mais ce silence résonnait comme une musique dans mon cur.
Bientôt, j'entendis le bruit des rames et l'acclamation d'un pilote. Ma
tête se retourna forcément vers la mer, et je vis apparaître
un canot.
Un pilote et son mousse approchaient rapidement de moi. O cher Seigneur du Ciel
! c'était une joie que la vue de mes camarades morts ne pouvaient empoisonner.
Je vis une troisième personne, je reconnus sa voix. C'est c'était
une joie que la vue de mes camarades morts ne pouvaient empoisonner.
Je vis une troisième personne, je reconnus sa voix. C'est le bon ermite.
Il chante à pleine gorge les hymnes sacrés qu'il a composé
dans les bois. Bon me dis-je, il me confessera et lavera mon âme du sang
de l'albatros
Episode 7
Ce bon ermite vit dans le bois qui descend jusqu'à la mer. Comme il fait
monter hautement sa voix douce vers le ciel ! il aime à causer avec les
marins revenants des contrées lointaines.
Il prie les matin, à midi et le soir, et, pour prier , il a un coussin
rondelet. C'est de le mousse qui recouvre entièrement le tronc d'un vieux
chêne.
Le canot s'approcha. J'entendis les gens qui le conduisaient dire : "Voila
qui est étrange, en vérité ! Où sont ces lumières
si belles et si nombreuses qui tout à l'heure nous faisaient des signes
?
-C'est vraiment étrange ! dit l'ermite. Elles n'ont pas répondues
à notre appel. Voyez ces planches déjetées, voyez ces voiles,
comme elles sont usées et flétries. Je n'en ai jamais vu de semblables.
Je ne puis les comparer qu'aux feuilles jaunes qui jonchent les bords du ruisseau
de mon bois, quand les rameaux du lierre sont chargés de neige, et quand
le hibou hurle au loup qui, par-derrière, mange le petit de la louve.
-Cher Seigneur Dieu ! cela a un mauvais aspect, répliqua le pilote, je
suis tout effrayé. - Pousse au vaisseau, pousse
dit hardiment l'ermite.
Le canot vint plus près du navire, mais je ne parlais ni ne bougeais. Lorsqu'il
fut tout à fait sous le vaisseau, un bruit soudain se fit entendre.
Ce fut d'abord un grondement sous l'onde qui devint de plus en plus profond et
terrible. Il arriva jusqu'au navire, il ouvrit l'eau du golfe, puis le vaisseau
s'enfonça dans la mer comme un plomb.
Etourdit par ce bruit épouvantable qui ébranlait le ciel et l'océan,
je restai flottant sur les flots comme un homme qui a été submergé
depuis sept jours ; mais aussi promptement qu'en un rêve je me trouvai dans
le canot du pilote.
Sur le tourbillon où plongea le navire, le canot fit plusieurs tours ;
puis tout redevint calme, excepté la colline qui retentissait encore du
bruit.
Je remuai les lèvres, le pilote poussa un cri et tomba en défaillance.
Le saint ermite leva les yeux et se mit à prier à l'endroit où
il était assis.
Je pris les rames ; le mousse, qui maintenant est quasi fou, poussa de longs et
forts éclats de rire, et, tournant les yeux de côté et d'autre,
se mit à dire : " Ha ! ah ! je vois pleinement que le diable s'y connaît
à ramer. "
Episode 8
Et maintenant me voila dans mon propre pays, sur la terre ferme. L'ermite sortit
du canot ; à peine pouvait-il se tenir sur ses jambes.
" Oh ! confesse-moi , confesse-moi, saint homme ! lui dis-je. L'ermite
se signa. - Dis vite !... répondit-il, je l'ordonne, dis vite quelle
espèce d'homme tu es ? "
Au même instant mon être fut torturé par une douloureuse
agonie qui me força de commencer mon histoire. Quand je l'eu terminée,
je senti mon cur déchargé d'un grand poids. Depuis, à
une heure certaine, cette agonie me reprend, et jusqu'à ce que mon affreuse
histoire soit dite, le cur me brûle intérieurement.
Je passe, comme la nuit, de terre en terre : j'ai une étrange puissance
de parole. Du moment que j'ai vu sa figure, je sais l'homme qui dois m'écouter,
et je lui apprends mon histoire. Mais quel vacarme sort de cette porte ? Tous
les gens de la noce sont là. Sous la treille du jardin, la mariée
et les compagnes de la mariées chantent. Silence ! la petite cloche du
soir m'ordonne de prier.
O garçon de noce ! cette âme a été seule sur la vaste,
la vaste mer, et cette mer était si solidaire que c'est à peine
si Dieu lui-même semblait y être.
Ah ! s'il est doux pour moi d'aller à l'église en bonne compagnie
! D'aller à l'église en compagnie et d'y prier en compagnie, au
milieu de gens qui s'inclinent devant le Père suprême, vieillards,
enfants, bons amis, gais jeunes gens et joyeuses jeunes filles !
Adieu, adieu ! mais je te dis ceci, garçon de noce ! il prie bien, celui
qui aime bien tout à la fois hommes, oiseaux et bêtes. Il prie
mieux, celui qui aime le mieux toutes choses, grandes et petites, car le cher
Dieu, qui nous aime, les fit toutes et les aimes toutes.
Sur ce, le marin à l'oeil brillant et à la barbe blanchie par
l'âge s'éloigne. Le garçon de noce quitte à son tour
la porte du marié.